jeudi 26 mai 2011

Pensées (1)

Le passé est un buffet et les auteurs sont obèses.

(Lire Matamore no 29 d'Alain Farah)

jeudi 21 avril 2011

Poésie (3)

(En souvenir d'une lecture de poésie)

Qu'un poème qui crache
qui arrache la peau des mots
qui anarchise l'étau froid et propre du politique
du phatique écologique
de l'amour de jeunes filles de campagne
et des pauvres tristesses du Québec
Qu'une poétique du carnage
tapage
pour qu'il ne reste que les mots à se lancer aux tripes
que le goût des copeaux de la syntaxe sur la langue
langue de chair et de sang
qui envoie se faire foutre toutes les autres
pour qu'on se désaliène du discours qui chiffonne le verbe
pour oublier la langue-outil
goût de métal
Qu'une ritournelle d'orthographe enchanté
le retour du vacillement de Babel qui s'acharne à chanter
et qui gratte les cendres de Dieu pour faire rire
pour s'enfoncer une lame dans la gorge
pour tester les hurlements
ce qui déchire
et qui s'absente
Qu'une langue coup de gueule
en soulèvement
de tranchées solides
de trachées qui fument
une baïonnette entre les dents
qui perce les joues
des cordes vocales venimeuses
pour cracher un lexique de sang
aux visages blêmes d'enfants dans le trafic
sur les mains froides de vieux
[rêveurs bercés par leur couche
et pour achever les cous serrés dans une cravate

©Charles Dionne 2011

jeudi 17 mars 2011

Écrire (1)

Il y a des voix ineffables. Il y a des voix ineffables, quoiqu’ineffaçables. Quelque expression qui appelle plutôt le sentiment, la réminiscence, le bruissement intérieur, que la langue. Il y a des moments indéchiffrables. Quelques espaces qui nécessitent infiniment plus que ce que les pages nous lèguent, héritiers inaptes devant les lieux à décrire.

Il y a toute la question du langage dans cette incapacité enfantine, qui nous embarrasse dans la solitude des face-à-face. Que faire de cette maladresse des mots sinon en rendre compte par l'anémie, par le langage ; traces qui s’accumulent et éternisent l’impasse. Comment faire autrement que de s’indigner de ces rumeurs qui nous glissent trop vite sur la langue, sagaces, logos d’ailleurs, que d’investir néanmoins nos inventions de papier et de carton?

©Charles Dionne 2011

dimanche 27 février 2011

Poésie (2)

Et c'est une lecture insoutenable
de celle dont tout resterait
dont rien ne s'absenterait en simultané
à travers la brutalité d'une cigarette
de l'éclipse démiurge
des moments enchantés
où passe le bruissement des pages à l'encre jusqu'aux mains
Et sous le paratonnerre des vacuités
l'insoutenable est parallèle
ce qui reste ne tient plus
ce qui s'absente est la rumeur de ce qui revient
comme tout alors tache



©Charles Dionne 2011

vendredi 14 janvier 2011

Relecture (1)

Certaines personnes font partie de ma vie depuis si longtemps que je ne sais plus vraiment quand, et où, je les ai rencontrées. P. est l'une de ces personnes. Pourtant, je sais où je l'ai croisé pour la première fois. On m'a montré des photos de classes remplies d'enfants. Seulement, je ne me souviens plus du premier moment, du premier regard, du premier salut timide que font les enfants les premiers jours d'école. Cette période est embrumée aujourd'hui. Toute une partie de ma vie s'y cache avec le jeune P.

Par la fenêtre, le ciel, déchiré, nous tombe dessus. Dans mon dos, le salon est une chambre. La famille s’y entasse et s’endort dans sa propre chaleur. La rue est devenue invisible. Les arbres s’étendent et barrent les chemins. La neige se pressent à descendre pour couvrir la glace de la pluie qui a figé le quartier. Le plancher à l’air en feu. Le foyer brûle toujours. L’odeur de la forêt dans le salon.

Les vagues se brisent sur les immenses roches vertes de la rive. La marée s’étend et ne veut pas se retirer. Elle tarde. Les arbres presque sans feuille grattent le sol humide sans casser. Ils se relèvent brusquement et se replient ensuite. Le vent gratte la maison et la fait gémir. Il n’y a pas de pluie, mais la mer nous fait sentir le contraire sous son haleine salée et humide.

Des coups de fusil – Ils sont à blanc, je le sais. Mes jambes sont molles à cause du sol qui tremble. Ne pas détacher mes yeux des ces gens que je ne connais pas, mais qui se marient. Le prêtre crie pour faire oublier les bombes – fausses, juste le bruit – qui tombaient à dix kilomètres. Tout le monde a pensé à l’ironie du sort. Le sifflement de la guerre – pas une vraie – arrivait par la longue côte toute verte, sans arbres, et accablait les gens qui essayaient de s’aimer.

L'adolescence est plus claire ; les films que nous allions voir mes amis, P. et moi ; les journées interminables de nos étés durant lesquelles l'envie des cigarettes ne flottait pas encore partout, tout le temps ; et puis les jours plus clairs pour lesquels la mémoire s'éclaircit, où toute ma vie se tient maintenant. Le plus souvent, des odeurs s'attachent au passé et me le rapatrient à coup d'hiver qui commence, de ragoût qui bout dans la cuisine fumante, de parfum que je connais sans savoir pourquoi et d'herbe coupée au soleil. Mais c'est à l'aide des mots que je me souviens de P. ; une phrase qui reste et que l'écho ramène parfois ; et les expressions qui sonneront toujours faux dans la bouche des autres. Je n'ai jamais su ce qu'il y avait dans nos mots, ceux qui sont restés imprimés dans nos têtes, ni pourquoi notre mémoire s'y jetait avec une telle aisance. Nous ne lisions pas à outrance ; seulement ce que nos cours de français nous imposaient. Pourtant, c'est tout un lexique qui a constitué notre amitié.

Il ne me reste de l'école secondaire que l'ampleur réduite de l'intérêt que j'y accordais à cette période. Les moments ne sont pas particulièrement clairs, mais ils sont là. Le cégep ne s'est pas imprimé plus profondément en moi, simplement, il y a toute une vie dans ces deux périodes qui rend les souvenirs étranges. C'est le changement que nous partagions P. et moi ; les questions ; l'incertitude et les tremblements qu'on retient. C'est toujours l'ensemble d'une vie que rappelle un souvenir, aussi court qu'il puisse être. Tout se retourne sur soi-même et il me reste l'ensemble des regards que j'ai portés sur mes jours, parallaxe de la mémoire. Celle de P. aussi.

mercredi 20 octobre 2010

Rêve (1)

Cette nuit, j'ai demandé à quelqu'un de m'assassiner. Sur le toit d'un immeuble que je ne connaissais pas, assis sur une chaise de plage, j'ai demandé à un homme sans visage de poser le révolver qu'il tenait sur mon sternum et de tirer, d'imprimer le canon de son arme sur mon torse et de me tuer. Je n'ai pas senti la balle percer ma peau et briser mon os. Je n'ai vu qu'une étincelle. Je fixais ma plaie, le trou vermeil qu'on m'avait fait. Mais je ne mourrais pas. Je ne me sentais emporté nulle part; nulle douleur, nulle évanescence. Je ne mourrais pas et j'en voulais à cet homme de ne pas avoir réussi à me tuer, de ne pas avoir réussi à faire quelque chose de si facile. J'étais en colère. La fureur de la douleur impossible. L'ébahissement devant une vie qui s'acharne. Je restai assis, fixant le signe de cette mort sur mon torse qui n'arrivait pas. Puis dans ce sommeil, je me réveillai seul sur cet immeuble avec le jour qui se lève. Puis dans ma chambre, ensuite, je me réveillai chez moi, le matin.