vendredi 16 juillet 2010

Publication


Le 31 septembre 2010 chez les éditions Numérik:)ivres.

www.numeriklivres.com

mercredi 30 juin 2010

Voyage en papier (3)

Même en touchant les murs de mon appartement, en sentant l'odeur des rues, des ruelles, du métro et des autobus, même en regardant les gens dans les yeux, je n'arrive pas à croire que je suis revenu. Tout m'est étranger maintenant. Mon regard bourdonne et ne voit les choses qu'embrouillées par la gaze d'un mouvement trouble. Je ne veux pas toucher, par peur qu'un arbre en carton tombe, que le masque de mon père se fracasse sur le plancher et que derrière se cache un acteur qui joue mal, par peur que derrière les décors qui s'effondrent, les choses soient encore plus mornes.

Je suis resté là-bas entre les inconnus des villes d'Europe, entre les fissures des murs plus séculaires que les miens, dans le maelstrom de l'Histoire. J'ai été aimanté par le temps. Quelque chose en moi n'est pas revenu. Une peau morte n'est pas montée à bord de l'avion. Cet étranger en moi qui ne reconnaissait rien à sa propre ville avant de la quitter, cet homme est emprisonné de l'autre côté de l'océan, entre les autres inconnus des villes d'Europe, entre les fissures des murs plus séculaires que les siens, dans le maelstrom de l'Histoire. Il a été aimanté par l'oubli.

Il me faut remplir ce lieu en moi qui m'allège. Il me faut compenser le candide disparu parce que le vent me fait vaciller maintenant et que mes pieds parfois glissent et ne trouvent plus d'appui solide.

Quelque chose en moi a changé dans un oubli à l'aéroport entre deux piles de bagages poussiéreux. Quelque chose qui, j'imagine, tend la main vers l'Ouest sans trop croire que je le verrai.

©Charles Dionne 2010

lundi 17 mai 2010

Voyage en Papier (2)

Une ville semble rester une ville. Je m'accroche à l'idée que j'ai de Montréal et je la superpose aux rues, aux immeubles, aux cafés de Berlin ou de Paris pour n'y voir en apparence qu'une translation géographique. Je connaissais probablement déjà, jusqu'à un certain, point ces villes. J'ai dû m'y habituer à force de me faire sans cesse foutre au visage toutes les cartes postales que j'ai lues dans les romans, vues dans les films et entendues dans les histoires qu'on veut bien me raconter. Ce n'est pas que les images que je connaissais étaient fausses comme une carte postale peut l'etre. Simplement, tout ce bagage a pris la même fixité transparente de l'idée répétée et apprise par coeur.

Des immeubles qui demandent au ciel quelque chose que je ne comprends pas. Partout, des centres commerciaux. Partout des jeunes, des restaurants, des bars. Le métro, les voitures.

Berlin: Ville qui semble d'Amérique, malgré elle. L'Histoire qui respirait lentement dans les fissures des murs a été rasée, l'Amérique a bien cela qu'elle arrive mal à transmettre une Histoire qu'elle n'a pas vécue. Pourtant, le rapprochement n'est possible qu'en apparence puisque Berlin a bien vécu son Histoire; on ne peut plus la lire si facilement, voila tout. Les signes du passé ont été balayés ici. Devant des immeubles disparus qui rappellent l'Histoire, on substitue d'autres immeubles identiques - mais faux - qui rappellent les immeubles disparus qui rappellent l'Histoire. La surimpression de souvenirs devient lourde. Devant une nouvelle matrice, on construit. La surimpression de souvenirs qui ne sont pas les miens devient lourde. Lancez-moi au visage les morceax de votre Histoire, je ramasserai ceux qui sont tombés proche de mes pieds pour m'en souvenir.

©Charles Dionne 2010

dimanche 16 mai 2010

Voyage en papier (1)

M'assoir et observer en silence les rues remplies de gens pour lesquels je suis un étranger. Entre les regards des citoyens d'une ville qui n'est pas la mienne, je n'arrive pas à vivre avec eux. Quelque chose ne s'agence pas correctement en moi. Quelque chose se dresse en barrière et place une vitre un peu poussiéreuse entre ces gens et moi. Il me semble que la vie à Paris, à Amsterdam, à Berlin, ne soit qu'une image, qu'une blague, qu'un simulacre démesuré du monde que je connais, de chez moi. Même temporairement, je ne peux me poser qu'en vecteur de vent éphémere sans complètement établir mon passage sinon en ne désirant pas le poser, pour l'instant.

Je n'arrive pas à éteindre ce sentiment que quelque chose ne va pas. Que d'un instant à l'autre, ce moment tacitement appréhendé apparaîtra soudain dans la rue avec moi. Je ne sais pas quoi penser de ces impressions qui m'envahissent ici parfois. Je voudrais vivre un instant dans ces villes que je traverse, mais dès que j'ouvre la bouche, on m'empêche de le faire. Mon lexique d'enfant attardé, mon accent, m'exposent au traitement qu'on accorde à ceux qui ne restent pas, qui glissent. Je n'arrive qu'à créer l'image que je vis avec eux. Une photographie silencieuse, qui dans le métro, parfois croise des regards, mais qui jamais ne parle.


©Charles Dionne 2010

lundi 3 mai 2010

Parenthèse (1)

Je délestes temporairement mes espaces pour en occuper d'autres. Pour ne pas m'égarer - éviter de jamais ne revenir -, je traîne quelques fragments de mes lieux; pour en faire des souvenirs, des aide-mémoires, des promesses de retour. Ma valise en est pleine. Mes vêtements ont gardé l'odeur de mon garde-robe, mes livres celle du soleil sur mon plancher quand je les lisais et même celle - un peu - de leurs librairies.

Les lieux étrangers ne me semblent jamais si inconnus. J'ai occupé Paris déjà à travers les pages de Balzac, de Stendhal. Mais mon époque est une syncope. J'ai occupé Paris déjà dans l'obscurité des cinémas de Montréal. Il ne me reste qu'à éviter de glisser sur le fard qu'on met aux villes des écrans.

N'est-ce pas tout ça: habiter? N'est-ce pas assez? J'écouterai la ville pour chercher quelque bruit familier. Je regarderai les rues et les murs. Qu'est-ce qu'un morceau de chez moi sinon les endroits que je connais?


©Charles Dionne 2010

dimanche 25 avril 2010

Un voyage

J'ai pensé au voyage, à ce changement de lieu, au glissement qu'on s'impose. J'ai cru voir quelque chose à travers la route, à travers un point qui avance, à travers une idée qui au loin grossit. La ville est une route. Sur l'asphalte et entre ses lignes blanches qui défilent sur mon passage, il n'existe encore qu'une image qui bouge, inexacte, perpétrée par l'appréhension, par la distance, par une vieille carte postale qui traîne quelque part. Le sol est vide, puis il s'échafaude brusquement, s'élance et s'effondre ensuite. Dépassée, l'image s'étend et à jamais se brouille du mouvement que provoque la distance. J'ai pensé au voyage, de ce qui reste.


©Charles Dionne 2010

jeudi 22 avril 2010

Habiter l'espace

Ce matin, en écoutant mon café s'égouter dans la cafetière, je regardais la ruelle derrière mon immeuble à travers la fenêtre de ma cuisine. Sans trouver de réponse, je me suis demandé à quand exactement remontait le moment où j'avais senti pour la première fois que j'habitais là, que cet endroit était à moi. À quel moment, les voitures stationnées, les petits terrains, les arbres morts, les toits des immeubles, les chats et la ruelle, étaient devenus à moi, s'étaient mis à refléter ce que je concevais comme ma vie? Il me sembla alors que l'espace s'était imposé, que je m'étais rendu jusqu'ici sans trop comprendre, que je n'avais pas été assez prudent. Les lieux devraient surement être a priori anonymes, mais comment faire? Tout me semble incomber à quelqu'un. Tout a déjà appartenu à quelqu'un quelque part. Je ne suis propriétaire de rien sinon de ce sentiment que rien ne m'appartient, que les meubles sont remplis des réminiscences que d'autres y ont enterrées, que les murs sont troués là où on a creusé avec sa tête, que je glisse sur le plancher recouvert d'une poussière étrangère, qu'habiter un lieu est compliqué et que je me contente bien mieux de l'occuper. Si j'écoute avec attention, j'entends mes voisins. Mais si j'écoute encore, j'entends mon appartement craquer et je ne peux m'empêcher de me demander si ce n'est pas quelqu'un, quelque part, qui se souvient.

©Charles Dionne 2010