
Le 31 septembre 2010 chez les éditions Numérik:)ivres.
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Même en touchant les murs de mon appartement, en sentant l'odeur des rues, des ruelles, du métro et des autobus, même en regardant les gens dans les yeux, je n'arrive pas à croire que je suis revenu. Tout m'est étranger maintenant. Mon regard bourdonne et ne voit les choses qu'embrouillées par la gaze d'un mouvement trouble. Je ne veux pas toucher, par peur qu'un arbre en carton tombe, que le masque de mon père se fracasse sur le plancher et que derrière se cache un acteur qui joue mal, par peur que derrière les décors qui s'effondrent, les choses soient encore plus mornes.
Je suis resté là-bas entre les inconnus des villes d'Europe, entre les fissures des murs plus séculaires que les miens, dans le maelstrom de l'Histoire. J'ai été aimanté par le temps. Quelque chose en moi n'est pas revenu. Une peau morte n'est pas montée à bord de l'avion. Cet étranger en moi qui ne reconnaissait rien à sa propre ville avant de la quitter, cet homme est emprisonné de l'autre côté de l'océan, entre les autres inconnus des villes d'Europe, entre les fissures des murs plus séculaires que les siens, dans le maelstrom de l'Histoire. Il a été aimanté par l'oubli.
Il me faut remplir ce lieu en moi qui m'allège. Il me faut compenser le candide disparu parce que le vent me fait vaciller maintenant et que mes pieds parfois glissent et ne trouvent plus d'appui solide.
Quelque chose en moi a changé dans un oubli à l'aéroport entre deux piles de bagages poussiéreux. Quelque chose qui, j'imagine, tend la main vers l'Ouest sans trop croire que je le verrai.
©Charles Dionne 2010
Ce matin, en écoutant mon café s'égouter dans la cafetière, je regardais la ruelle derrière mon immeuble à travers la fenêtre de ma cuisine. Sans trouver de réponse, je me suis demandé à quand exactement remontait le moment où j'avais senti pour la première fois que j'habitais là, que cet endroit était à moi. À quel moment, les voitures stationnées, les petits terrains, les arbres morts, les toits des immeubles, les chats et la ruelle, étaient devenus à moi, s'étaient mis à refléter ce que je concevais comme ma vie? Il me sembla alors que l'espace s'était imposé, que je m'étais rendu jusqu'ici sans trop comprendre, que je n'avais pas été assez prudent. Les lieux devraient surement être a priori anonymes, mais comment faire? Tout me semble incomber à quelqu'un. Tout a déjà appartenu à quelqu'un quelque part. Je ne suis propriétaire de rien sinon de ce sentiment que rien ne m'appartient, que les meubles sont remplis des réminiscences que d'autres y ont enterrées, que les murs sont troués là où on a creusé avec sa tête, que je glisse sur le plancher recouvert d'une poussière étrangère, qu'habiter un lieu est compliqué et que je me contente bien mieux de l'occuper. Si j'écoute avec attention, j'entends mes voisins. Mais si j'écoute encore, j'entends mon appartement craquer et je ne peux m'empêcher de me demander si ce n'est pas quelqu'un, quelque part, qui se souvient.
©Charles Dionne 2010